La lettre

La lettre

mardi 16 janvier 2007

Mariage Royal


On n'a pas encore eu le temps d'oublier tout le bruit mené, il y a quelques semaines, à propos du mariage du roi de Serbie. Quelle stupéfaction ! Quel émoi ! Quel esclandre ! Que de commentaires sévères ou railleurs ! Mme de Sévigné n'eût pas trouvé assez d'épithètes pour qualifier ce gros évènement.

Ceindre la couronne royale le front d'une simple roturière, c'était déjà une singulière audace, car le temps n'est plus où les rois épousaient des bergères. Mais une autre anomalie beaucoup plus grave porta le scandale à son comble : le jeune souverain, au mépris de la règle généralement observée, ne craignait pas de prendr en justes noces une compagne moins jeune que lui. Le fait était patent ; seulement, comment préciser la disproportion ? Si l'on savait que le roi a vingt-quatre ans, on ignorait l'âge exact de Mme Draga-Maschin ; elle-même l'a sans doute oublié, - la mémoire féminine est sujette à ces défaillances - et, ainsi qu'on en a pu juger par le portrait publié, son éclatante beauté n'est pas pour trahir le secret de son acte de naissance.

Nous en étions donc réduits à résoudre d'une façon toute conjecturale cet important problème historique, quand une aubaine inespérée a mis entre nos mains deux documents d'une authenticité certaine et dont le rapprochement suggestif éclaire d'une vive lumière le point jusqu'à présent obscur.
C'est, d'une part, une photographie du futur roi, datant de 1881, alors qu'il avait cinq ans ; d'autre part, une photographie de la future reine, accusant seize ans, qu'elle avouait d'ailleurs à cette époque. Par conséquent, Mme Draga-Maschin a aujourdh'ui trente-cinq ans, et la différence d'âge entre les deux époux est de onze ans : ce qu'il fallait démontre, comme on dit en géométrie.
La communication de ces pièces concluantes nous a été un encouragement à l'indiscrétion, et nous avons sollicité du mystérieux personnage à qui nous les devons quelques renseignements complémentaires au sujet du royal hymen. Voici en substance ce qu'il a bien voulu nous déclarer :
"Fille d'un ancien préfet et veuve d'un ingénieur, Mme Draga-Maschin était sans fortune ; son veuvage la laissa dans une profonde détresse qui toucha la reine Nathalie. Celle-ci l'accueillit auprès d'elle en qualité de dame d'honneur ; tout d'abord, elle ne vit dans les galanteries de son fils qu'un enfantillage sans conséquence ; en 1897, supposant que la liason pourrait devenir dangereuse, elle congédia la séductrice. L'ex-roi Milan et sa femme se sont trouvés d'accord (une fois n'est pas coutume) pour blâmer le mariage ; mais il n'y a eu entre eux, à ce sujet, aucun échange de vues ; ce commun accord est résulté d'un même souci du sort de la dynastie, menacée d'extinction, Mme Draga-Maschin n'ayant jamais eu d'enfants et ne paraissant pas apte à donner des héritiers à son nouveau mari. La reine Nathalie se montre fort étonnée de l'attitude du tsar ; elle estime qu'il n'a pu approuver le mariage et consentir à en être un des témoins que parce qu'il a été trompé par son représentant à Belgrade sur la condition de la fiancée et sur l'état de l'opinion en Serbie. Enfin, la belle-mère malgré elle ne pardonnera jamais à sa bru ; peut-être pardonnerait-elle à son fils, s'il congédiait à son tour l'intruse ou qu'elle vint à disparaître."
Telles sont le confidence du personnage bien informé : elles révèlent, du côté de la reine-mère, une inflexible hostilité.


Edmond FRANK - 1er septembre 1900

Aucun commentaire: